GESTE

Exposition collective
CNEAI

Tal Isaac Hadad, Matan Mittwoch, Julien Prévieux, Cally Spooner + Vito Acconci, Ceal Floyer, Lars Fredrikson, Wade Guyton, Channa Horwitz, M/M (Paris), László Moholy-Nagy, Antoni Muntadas

Du 2 février au 31 mars 2019 

Une co-production CNEAI + Lab’Bel

Tal Isaac Hadad, Matan Mittwoch, Julien Prévieux, Cally Spooner + Vito Acconci, Ceal Floyer, Lars Fredrikson, Wade Guyton, Channa Horwitz, M/M (Paris), László Moholy-Nagy, Antoni Muntadas

Geste est une exposition collective issue d’une collaboration entre le CNEAI et Lab’Bel qui comprend des productions importantes d’œuvres nouvelles.

Elle est réalisée sous le commissariat de Sylvie Boulanger, directrice du CNEAI et des programmes Résidence Maison Flottante et Collection FMRA, ainsi que de Audrey Illouz, directrice du centre d’art Micro-Onde et membre du conseil stratégique de Lab’Bel.

L’exposition sera ouverte au public du 2 février au 31 mars 2019, dans l’espace d’exposition des Magasins Généraux de Pantin.

 

 

Vue de l'exposition Geste

Vue de l’exposition Geste © Cneai, 2019. Photo Salim Santa Lucia

 

En 1922, László Moholy-Nagy alors enseignant au Bauhaus, commande par téléphone cinq tableaux en porcelaine émaillée à une usine d’enseignes. Comme le rappelle Dominique Baqué 1, « Il a devant les yeux les échantillons de couleurs de l’usine et esquisse ses peintures sur du papier millimétré. À l’autre bout du fil, le fabricant, qui a devant lui une feuille de papier identique, inscrit les formes dictées par Moholy-Nagy dans les cases correspondant à leur position. L’un des tableaux a été livré en trois tailles différentes, afin que Moholy- Nagy puisse étudier les différentes relations de couleurs résultant de l’agrandissement ou, au contraire, de la réduction ». L’œuvre et l’histoire feront date. Elles augurent la délégation du geste transitant par la machine qui a bouleversé les pratiques artistiques au XXe siècle. Elles témoignent de la confiance accordée à l’univers mécanique et technologique par le chantre de la Nouvelle Vision.

Près d’un siècle plus tard, à l’ère de la « smartification » du monde, la confiance ou le scepticisme ne sont plus de mise, la technologie fait partie intégrante de nos vies, de nos gestes.

L’exposition porte sur l’enregistrement des gestes, nécessairement conditionné par l’outil technologique employé. Dans son ouvrage Les gestes, le philosophe Vilém Flusser (1920-1991), entreprend d’observer le geste quotidien comme « un instrument amplificateur et pertinent pour l’exploration transversale des mutations de la société » 2. Il s’intéresse particulièrement aux gestes techniques : photographier, téléphoner, filmer notamment. Dans sa postface écrite en 1999 de ce même ouvrage, le théoricien et ami du philosophe Louis Bec prolonge la pensée de Flusser et s’attache à un geste contemporain, le « geste technologique » dont il esquisse l’impact décisif sur l’ensemble des bouleversements socio-économiques, communicationnels, biologiques et écologiques 3. Ces derniers génèrent de nouveaux codes, de nouveaux comportements, de nouveaux gestes significatifs.

L’exposition examine l’incidence de nouvelles gestuelles sur nos comportements ; elle s’ancre définitivement dans la relation du geste aux pratiques digitales et à leur impact linguistique, économique et social.

Si YouTube, WhatsApps, des chatbots ou les Apps de l’écran d’un smartphone font surface dans l’exposition dans les œuvres de Tal Isaac Hadad, Cally Spooner, Julien Prévieux ou Matan Mittwoch, ce n’est jamais de manière directe. Le geste artistique consiste précisément à mettre à distance ces pratiques numériques, à les décortiquer pour mieux en comprendre les enjeux et les dérives, leur impact sur nos corps, nos émotions, notre attention et nos relations à l’autre.

La performance Through You de Tal Isaac Hadad nous soumet précisément à une expérience sensorielle qui emprunte autant à la pratique ASMR, véritable phénomène YouTube qu’à l’opéra. Deux chanteur·euse·s se livrent dans chacune de nos oreilles à l’interprétation d’un duet d’opéra allant du chuchotement au chant lyrique. La situation d’écoute rappelle davantage une écoute binaurale qu’une situation de concert. L’expérience est intense, intime, au seuil de l’intrusion. Le son devient vecteur entre les corps.

La partition Failed British Silver II de Cally Spooner convoque également des corps et des voix mais cette fois-ci par le biais de protocoles de performances ou des transcriptions mis en place par l’artiste ainsi qu’une série de photos. L’image qui transite ici par WhatsApp prend le pas sur le langage devenu lapidaire. Louis Bec envisageait les agents conversationnels comme simulation du comportement comme l’un des champs d’activité déterminants pour les futurs de l’homme 4.

Lorsque Julien Prévieux revisite des expériences canoniques qui ont jalonné l’apprentissage automatique, les gestes deviennent burlesques, les échanges verbaux ubuesques (Where Is My (Deep) Mind?). Lorsqu’il crée des poèmes visuels à partir du Yerkish, cette langue artificielle imaginée pour l’apprentissage du langage par les grands singes, le jeu devient oulipien et rappelle ironiquement l’abstraction géométrique (Pour Lana). Les œuvres de Matan Mittwoch renvoient également à l’abstraction. Lorsqu’elles envisagent la couleur ou le motif de la grille, c’est à travers la médiation d’un écran, de sa surface à sa structure. Pour réaliser la photographie Waste, l’artiste a posé sur la surface d’un écran tactile, un presse-papier. De forme cubique et transparent, celui-ci réfléchit et diffracte la lumière à la surface de l’écran composé d’Apps et de leurs icônes agrandi jusqu’à ce que nos repères linguistiques se dissipent. Dans l’installation Full-Stop Comma Closed- Bracket, pour percevoir le surgissement furtif de l’image, nos corps ne peuvent rester statiques, ils doivent se remettre en mouvement.

Autour de ces œuvres, d’autres s’inscrivent en contrepoint, le plus souvent historique. Celles-ci, véritables « punctum » de l’exposition, viennent agir sur nous, nous « poindre » et « nous surprendre » et élargir le champ de recherche ouvert, sans aucunement prétendre à l’exhaustivité historique. Des expériences sensorielles précurseures explorent la relation interpersonnelle ou la sensation.

Lorsque Vito Acconci dans la vidéo Centers bras tendu, pointe avec son index le centre de l’image, il utilise le moniteur comme un miroir. La relation interpersonnelle est tronquée : alors que nous avons l’impression qu’il s’adresse à nous, c’est sa propre image qu’il pointe. Dans Actions Muntadas explore des actions dynamiques par le sens du toucher, un mot se révèle sous la pression des doigts ou des touches d’une machine à écrire. Le passage de l’invisible au visible est également en jeu dans les Fax de Lars Fredrikson réalisés par un appareillage aussi complexe que bricolé mis au point par l’artiste qui enregistre des sons venus de l’espace sur un papier photosensible. La Sonakinatography Composition #2 de Channa Horwitz, reprend le système de notation du mouvement et du son à l’approche algorithmique élaboré par l’artiste et ouvre la voie à la notation du geste et du mouvement.

Parmi les expériences plus récentes, Ceal Floyer élève la sémiotique du quotidien, soit le langage technologique, au rang du ready-made. Helpline est une capture d’écran de la fameuse réponse de Siri « What can I help you with? » ; une technique de reproduction dont le nom est en soi un jeu de mot, à prendre dans son sens le plus objectif. Produite en 2018 pour Fair Models, Fragments of history, suggestive fair booths, Utopia of Flows des M/M (Paris) inverse le rapport vision/geste photographique source de toute archive, pour provoquer le réflexe inversé de photographier pour voir. La délégation du geste est aussi au cœur de l’expérience artistique de Wade Guyton. « Les premiers travaux que j’ai réalisés sur ordinateur, c’était comme de l’écriture, le clavier remplaçant le stylo. Au lieu de dessiner un X, j’ai décidé d’appuyer sur une touche » 5.

Contrairement aux Telephone Paintings de Moholy-Nagy, les Paintings de Wade Guyton exploitent les qualités picturales mais erratiques des imprimantes à jet d’encre. Il délègue en pleine conscience à des machines productrices de singularité et sublime ainsi la question de la maîtrise. Avec Black Paintings, livre d’artiste réalisé en 2010, Wade Guyton prolonge la mise en abyme d’un geste de peinture éditorial.

L’exposition retient du regard moderne, qui envisageait l’appareil photo comme une prothèse visuelle, sa faculté à augmenter les capacités de transmission corps/cerveau. Elle inscrit le couple humain/machine dans une histoire où l’outil est le catalyseur de notre rapport au monde.

Audrey Illouz, Sylvie Boulanger

1– Dominique Baqué, « Préface », in László Moholy-Nagy, Peinture, photographie, film et autres écrits sur la photographie, Édition Gallimard, Collection Folio essais, 2007, p. 28.
2– Louis Bec, « Postface », in Vilém Flusser, Les gestes, Édition Al Dante, 2014, p. 336.
3– Ibid, pp. 337-338.
4– Ibid. p340
5– Extrait de l’entretien avec Nicolas Trambley au Consortium, avril 2016
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